Sur le terrain


Les Philippines ont ratifié en 1990 la Convention Internationale des Droits de l’Enfant (CIDE) et ont adopté des lois de protection et de promotion des Droits de l’Homme. Cependant, malgré un environnement législatif favorable à la mise en place de politiques publiques, leur application reste inégale et souffre de lenteurs. D’où l’urgence qu’il y a à mettre en place des actions de prévention, de protection et de réhabilitation sur le terrain. C’est ce que CAMELEON fait depuis 17 ans dans la province d’Iloilo, sur l’île de Panay, dans les Visayas occidentales, aux Philippines.

Repères


Aux Philippines,
47,5% de la population vit avec moins de 1,52 €/jour
1/3 de la population a moins de 14 ans
1,5 million d’enfants ne sont pas scolarisés
1,5 million d’enfants vivent dans la rue
28 enfants mis en prison chaque jour

Sources :
Rapport sur la situation des enfants philippins par AKAP-Bata Partylist, 2012
Word Factbook 2013 ; Transparency International, UN, US State Department

Les abus sexuels sur les enfants


100 000 enfants sont victimes d’abus sexuels chaque année aux Philippines.

Plus de 50% des enfants abusés ont entre 10 et 18 ans. Parmi ces victimes, une sur quatre est un enfant de moins de 5 ans. Après l’abandon et la négligence, l’abus sexuel sur enfant fait partie des cas les plus communément traités par le Ministère des Affaires Sociales et du Développement (DSWD). Malgré la loi Anti-Viol de 1997, le cas le plus fréquent d’abus sexuel reste le viol, suivi par les cas d’inceste et les attouchements. Les victimes de viols sont à 98% de sexe féminin. Un des chiffres alarmants reste le taux élevé de cas d’inceste : 33%.

La plupart des enfants exploités sexuellement à des fins commerciales sont victimes de prostitution ou de pornographie. Cependant, bien que le chiffre global des cas d’abus d’enfants pris en charge par le DSWD ait diminué, les cas de prostitution infantile ont légèrement augmenté. La plupart du temps, il est très difficile d’avoir une vision claire de la situation et encore plus délicat d’intervenir dans la mesure où les bars, les réseaux de prostitution et de tourisme sexuel sont dirigés par d’influents politiciens ou des individus (locaux comme étrangers) souvent connectés à d’autres réseaux criminels (drogue, armes). De même, alors que le nombre total de cas de cyberpornographie paraît assez faible, il pourrait être en réalité bien plus élevé si les victimes avaient porté plainte ou demandé de l’aide aux services sociaux. Et c’est également le cas avec la prostitution infantile, les cas d’abus sexuel et d’inceste. La cyber prostitution est de plus en plus courante aux Philippines, que ce soit en milieu urbain ou rural.

Les filles, premières victimes de la pauvreté


98% de ces enfants victimes d’abus sexuel sont des filles.

Le Conseil Philippin pour le Bien-être des Enfants (PCWC), en partenariat avec l’UNICEF, a publié en 2008 un rapport qui montre que les petites filles sont les premières victimes de ces abus sexuels. Les victimes d’exploitation sexuelle à des fins commerciales sont principalement des filles âgées de 13 à 18 ans, dont les plus jeunes ont été prostituées dès l’âge de 10 ans. Les jeunes filles mineures sont par ailleurs davantage touchées par les MST et le VIH/SIDA. Elles sont également sujettes au recrutement illégal (surtout les filles issues de zones rurales) et souffrent de discrimination sexuelle : déscolarisation, travail, prostitution, etc.

Année après année, les tendances n’ont pas changé et la situation a même empiré. Elle est directement liée à une culture de la discrimination envers les filles et les femmes persistante au sein de la famille et de la société, ainsi qu’une carence dans l’offre de services et d’équipements permettant la prise en charge de (pré)adolescentes, surtout les filles des rues et les victimes d’abus sexuels.

Quelques clés pour comprendre


Quelles que soient les données que l’on utilise, elles ne sont que la face cachée de l’iceberg car il s’agit seulement des dénonciations faites à la police ou auprès d’une autorité compétente, et non de l’ensemble des cas. La plus grande difficulté réside dans tous ces cas non-rapportés qui élèveraient les chiffres à des taux nettement plus inquiétants. Le silence des victimes est intrinsèque à la culture philippine, tout comme l’est la honte de rapporter ce genre d’incidents qui « salissent » la réputation de la famille. Ceci est particulièrement vrai pour les cas d’inceste.

La vulnérabilité des enfants peut s’expliquer par différents facteurs tels que la pauvreté, l’influence de l’alcool ou de drogues, les inégalités liées au genre, par le regard que portent les parents sur les enfants (les enfants étant considérés comme une propriété, sans opinions, droits et liberté) et le manque d’éducation (surtout d’éducation sexuelle). L’extrême pauvreté engendre souvent des relations tendues entre les membres de la famille de la victime ce qui, combiné à un passé d’abus, contribue à banaliser les abus sexuels sur enfants commis au sein du foyer. De même, l’influence de l’alcool et des drogues, citée dans un cas sur quatre, semble être un facteur majeur de la violence domestique.

Le plus fréquemment, les violeurs des enfants philippins sont leurs pères ou leurs oncles. Ces hommes, généralement âgés de 30 à 40 ans n’ont pas de travail régulier. Il a été constaté que la plupart des cas d’inceste ont lieu dans le foyer quand la victime est seule.

Malgré le fait que les femmes aient de grandes et lourdes responsabilités au sein du foyer philippin, elles n’ont aucun pouvoir dans la prise de décision. Les hommes sont considérés comme le sexe fort; c’est d’eux que provient le pouvoir, ceci confirmant l’inégalité des sexes. De même que beaucoup de mères sont soumises, dépendantes et sans recours, les filles sont plus vulnérables et souvent victimes d’abus. La culture dicte que la moralité de la famille doit rester secrète et que les enfants doivent se taire plutôt que de reporter des crimes qui pourraient scandaliser et engendrer des ravages parmi les proches. Tous ces facteurs culturels entraînent l’existence durable et constante de cas d’abus sexuels à l’encontre des enfants dans le pays. La culture du silence est adoptée par la plupart des victimes qui subissent et souffrent sans rien dire.

Dans le cas de jeunes victimes, le manque d’éducation générale et sexuelle est cité comme la raison pour laquelle deux enfants sur trois ne dénoncent pas le crime – ils n’ont pas conscience d’être violés. Cette tragédie est renforcée par le fait que l’abus est commis par des personnes en qui ils ont confiance et qui étaient censés les protéger.